LETTRES OUVERTES

Lettre ouverte de mon mari, détenu longue peine

 

En revenant du parloir, je repense à ce livre, écrit s'il m'en souvient par un ancien détenu, qui à propos des prisons titrait "la guillotine du sexe"... En vérité n'est il pas affligeant de constater qu'alors que plusieurs payes européens - Hollande, Danemark et si je ne m'abuse l'Espagne - ont doté la totalité de leurs prisons d'UVF (unités de vie familiale).


La France reste pour sa part tristement à la traine : les UVF n'y étant guère plus qu'une exception? N'est il pas tout aussi affligeant d'apprendre que même dans certaines prisons où la construction d'UVF avait débuté, elle dut être abandonnée suite à des protestations et des sabotages de la part du personnel surveillant? Comment notre beau pays, qui s'enorgueillit d'être la patrie des droits de l'homme, peut il, en ce 21eme siecle, se satisfaire d'un système carcéral datant, pour l'essentiel, du 19eme siecle?! (et les UVF ne sont qu'un aspect : les activités autorisées sont une autre facette, dont l'importance ne saurait être négligée.)
En ces temps d'unification européenne, des particuliers se voient contraints, pour répondre aux exigences des directives de Bruxelles, d'entreprendre à leurs frais des travaux souvent fort onéreux pour mettre leur logement ancien en conformité sanitaire; pourquoi l'Etat lui-même ne réalise t'il pas une rénovation complète - et Ô combien nécessaire - de ses lieux de privation de liberté?


L'Europe devrait être, pour tous les pays membres, une formidable opportunité pour s'aligner, dans chaque domaine significatif, sur le mieux. Faisant, en matière de détention, le Danemark et surtout la Hollande nous apportent la preuve que l'on peut concilier humanité et impératifs sociaux : suivons ces exemples, ils fonctionnent très bien (cf : taux de récidive, taux de suicide...)


Fi de l'inertie, de l'hypocrisie et des faux prétextes : le manque de budget? la crise? la solution est pourtant à portée de main, presque sous notre nez : ne ditons pas que "quand le bâtiment va tout va!"? Alors, messieurs les Enarques, vous avez longtemps moissonné à votre gré et engrangé plus que votre comptant, il est maintenant urgent de semer à nouveau, de garde que le champ ne se meure : relancez l'industrie du bâtiment en modernisant massivement les prisons - sur le modèle néerlandais - supprimez les charges patronales pour encourager l'embauche et la hausse des salaires, diminuez les impôts et la TVA (5% c'est déjà beaucoup : même la Californie n'est qu'à 8,25%! ) pour relancer la consommation, ramenez l'Etat à une taille compatible avec la capacité de financement réelle du pays, en le désengageant de certains programmes aussi inutiles que dispendieux - le prestige est un luxe dont la sagesse doit parfois se passer.
Certes, pour salutaire qu'il soit, un sérieux allègement de la fiscalité, combiné avec le financement par l'Etat (i.e collectif) de programmes immobiliers ambitieux, entrainera un accroissement significatif de la dette publique : mais il suffira de "faire tourner" la planche à billets, c'est à cela qu'elle sert.
Quid de l'inflation résultante? Nul besoin d'être Alan Greenspan pour savoir qu'une dose d'inflation mesurée facilite la croissance économique.
Et que le cours de l'euro redescende, en conséquence, aux alentour de 0.80$ USD n'en améliorera que d'autant notre capacité à l'export(*). Le pétrole nous coûtera plus cher avec un euro plus faible? raison de plus pour mettre le paquet sur les énergies renouvelables - avec autant de créations d'emplois et de nouvelles activités à la clé - et puis n'oublions pas que le prix de l'essence, c'est plus de 80% de taxes, et que les groupes pétroliers se portent fort bien, même avec un euro à 0.80$ USD...*(qui d'ailleurs compensera le coût du baril)


Bref, il est temps que le pays des Droits de l'Homme brille à nouveau par son progressisme et son humanité.
Faire adopter la nouvelle loi pénitentiaire/pénale est un bon début, mais nous ne pourrons décemment nous ériger en donneurs de leçons sur la scène internationale qu'à condition de montrer par des actions concrètes, ici chez vous, l'exemple que nous voudrions voir le monde suivre.
Nous en avons le potentiel : ayons en la volonté.


Et exigeons de nos dirigeants qu'ils implémentent cette volonté, pour le bien de tous et au nom des valeurs pour lesquelles se sont battus nos ainés.
Enfin, remarquons que la modernisation et - surtout - l'humanisation de nos prisons, pour urgentes et nécessaires qu'elles soient, ne sont pas les seuls aspects de notre système judiciaire/pénal à mériter une profonde et sérieuse révision : nombreux en effet sont les détenus dont la juste place n'est pas en prison, soit qu'ils relèvent de la psychiatrie, soit qu'ayant passé quelques années déjà en détention ils sont de fait prêts à être réinsérés sans risques sans qu'il soit utile qu'ils demeurent incarcérés jusqu'à la fin "théorique" de leur peine.


La privation de liberté est la punition la plus cruelle qui soit : elle doit être justifiée et ne durer que le temps strictement nécessaire; ce qui nécessite que soient déployés les méthodes et moyens permettant une prise en compte réelle du profil psychologique de chaque détenu et de son évolution, afin de substituer à la tyrannie aveugle du calendrier une lucidité éclairée d'humanisme constructif.
Ni les philosophes ni les sociologues ne contrediront cela.

Ivan Delouvée détenu longue peine 

 

 

Lettre ouverte de SAN QUENTIN

"San Quentin State prison", San Quentin (près de San Francisco dans la baie), California, est une prison de maximum security (niveau 4), une des 32 prisons californiennes et une des seules où ont lieu des exécutions capitales. Sa réputation est encore plus pourrie que celle de Folsonn ("old Folsonn") et je sais maintenant pourquoi..... C'est après 4 mois de "country jail" - encore un sacré putain de zoo, ça aussi... - et un procès "express" que j'y ai été transféré, division R&R (receiving and release) le temps d'être "orienté" vers ma prison finale. En fait ils vous y font marner le temps que soit épuisé le délai d'appel (2 mois) histoire d'être sûrs que votre cul est bien à eux: là bas, la prison est un bon business, alors on ne lâche pas les clients comme ça... Après 4 mois dans cette cage à dingues de country jail, je peux te dire que j'étais plutôt content d'aller voir ailleurs! Je suis donc arrivé vers 4h du matin à San Quentin, il fait froid en pleine nuit de décembre dans la baie, froid et humide. Mais j'endure patiemment en me disant que je vais bientôt pouvoir pioncer et récupérer un peu de ces 4 mois d'insomnie forcée. Les matons prennent leur temps, on descend de la bétaillère en ferraille, il pleut, direction ce qui ressemble à un quai de déchargement d'entrepôt, sauf qu'au lieu des caisses diverses s'alignent seulement quelques rangées de cages : 1m² de barreaux, alignées côte à côte en plein courant d'air, chacune attendant, gueule béante, quelques monstres à croquer. Un maton vocifère "à poil" ! Tandis qu'un autre vide en vrac sur le sol crasseux un carton de combinaisons oranges aussi déglinguées les unes que les autres, pêle mêle avec des espadrilles hors d'âge: me voilà donc grelottant dans "ma" cage, à poil dans ma belle combinaison déchirée, tenant mes affaires d'une main et de l'autre maintenant les pans de la combi pour pas qu'on voit mon cul. Dans la cage à côté, un autre macaque me reluque, l'air sournois, et demande "are you gay?" - "no i ain't " Zen, rester Zen.... Mon esprit s'engourdit dans la nuit froide, j'attend qu'on m'appelle... enfin mon tour, on ouvre la cage, je me dirige vers la table servant de bureau, le maton de service jette mes affaires dans un carton, y écrit mon nom et me montre du doigt la table suivante, où on me file mon paquetage : un savon, un rouleau de PQ, une paire de chaussettes, un boxer (caleçon fendu), un jeans et une chemise bleue, enroulés dans une couverture.... encore quelques étapes questions-réponses passent dans un brouillard confus, et me voilà à l'entrée du bloc "Carson" la route immense me fait penser à un hangar à avions, en vieilles pierres, j'observe, mi-étourdi par le vacarme incessant : sur ma gauche, 5 étages ("tiers") de cellules, chaque étage est isolé par ses grilles et scindé en 2 moitiés elles-mêmes séparées par une grille, 25 cellules par moitié, 50 cellules par tiers, à ma droite le mur extérieur du bâtiment, quasi aveugle si ce n'est pour quelques rares hautes meurtrières, laissant filtrer la lumière blafarde de l'aube, à hauteur du 2eme et du 4eme tiers, des chemins de rondes en planches courant le long du mur, chacun arpenté par 2 matons en armes : flashball et fusil M4. Je me dis que ça doit pas être la teuf tous les jours, là dedans... je suis -enfin- le porte clefs de service jusqu'à ma cellule : en vous éloignant du poste de garde (à l'entrée du bloc), il feuillette sa paperasse puis s'arrêtant à l'entrée du tiers me lance " à cet étage un p’tit gars comme toi s'ra pas trop emmerdé" nous atteignons la 2eme moitié du tiers, avançant encore, j'aperçois les douches, au RDC, il déverrouille un cadenas bloquant une chaine : celle ci ôtée, il tourne la grosse manivelle ainsi libérée, pour désenclancher la longue barre coulissante qui bloque les portes des cellules du 1/2 tiers, puis avance jusqu'à ma cellule, devant laquelle, je l'attend sagement sous l'œil d'un M4, il sort une Nième clef, déverrouille la grille de ma cellule, où j'entre et il revérouille tout le bordel. Je reste un moment immobile, dos à la grille, pour laisser mes yeux s'accoutumer à la pénombre....première constatation la cellule n'a pas de fenêtre - dur! - je regarde à droite, à gauche, en haut en bas en long en large et en travers... et je comprends ce qu'a dû ressentir Alice en buvant la potion bleue; mais je n'ai pas grandi tout d'un coup: cette cellule est un putain de cachot, sombre et sale, et guère plus grand qu'une boite à chaussures. A ma droite, 2 lits superposés, d'à peine 60cm de large, à ma gauche le mur - pas touche au mur berkkk, et pas touche au sol non plus d'ailleurs... entre les deux un passage d'environ 50cm de large, au bout duquel, soit quelque 2m50 tout au plus, trône fièrement un lavabo en inox avec un seul robinet d'eau froide à poussoir qui fuit, à la droite de ce bousin qui doit dépasser 30cm de large, un chiote en inox qui, de fait est juste au bout du lit : v'là pour l'intimité. Comme je reste là dos à la grille avec mon bordel dans les bras, une loupiote blafarde s'allume vers le milieu du lit du bas, le type qui y est allongé m'explique que si la grille de la cellule est doublée d'un fort grillage, c'est pour éviter les coups de couteaux et autres empoignades, mais il me recommande de dormir la tête à l'opposé - coté chiotte donc - pour éviter d'éventuels jets de liquides, les lits n'étant qu'à peine à 20cm de la grille... le gars s'assied, je pose mon bordel sur le lit du haut et m'assied aussi sur le lit du bas, pas trop près du mec... La lumière du jour qui s'est levé filtre à travers les meurtrières du mur d'en face, à une dizaine de mètres de la grille, et mon regard oscille entre cette lueur, les matons en M4 qui font les cent pas sur leur "cat walk" et ce cachot d'à peine 3m², où je vais devoir passer Dieu sait combien de temps à deux (!!!) et dont l'exiguïté titille déjà ma claustrophobie... Au bout d'un moment, mon co détenu se penche pour ramasser sous son lit une vieille chemise, qu'il déchire : je l'aide à la nouer aux montants du lit pour "isoler" tant bien que mal le chiotte, parce que quand on est assis dessus on a les genoux qui touchent le lit, alors ce rideau improvisé n'est pas du luxe!


Nous papotons un peu, il m’explique qu’on reste enfermé 23h/24, on ne sort que pour le repas du soir au self, il y a 2 douches de 5mn par semaine, mais comme les grilles des cellules restent ouvertes, on y va tour à tour de rôle, l’autre « gardant » la cellule : 1 douche par semaine donc. La promenade c’est une fois par semaine, 2h. Il me raconte des bribes de sa vie, ça me laisse perplexe et avec une légère nausée : j’aime pas trop ce type, mais je me dis que dans une semaine il sera, d’après lui, transféré, et que je pourrais prendre le lit du bas, celui qui a la loupiote…Quand on est assis sur le lit du bas, il faut rester penché en avant pour ne pas se cogner au lit du haut. Alors je me décide à faire mon pieu pour pouvoir m’y étendre un peu. Au passage j’enfile le jeans et la chemise, et je pose la vieille combi orange roulée en boule près de la grille, je me sens un peu mieux et je grimpe sur mon perchoir. La haut on est au ras du plafond : impossible de s’assoir sans s’y cogner, en plus comme la grille de la cellule ne monte pas jusqu’au plafond, j’ai vraiment l’impression d’être dans un sarcophage, étroit et sombre sans aucune ouverture, sans rien d’autre que les murs et le plafond trop bas à regarder. Alors je m’allonge sur le ventre, la tête dans les mains, et je ferme les yeux pour essayer de repousser cette crise de claustrophobie qui m’assaille, il faut que je tienne, il ne faut pas que je devienne dingue. Il ne faut pas que je crève ici….


Et pendant tout ce temps le brouhaha n’a pas cessé, il ne cesse jamais : les fous et les malades en phase terminale du 1er tiers ne cessent de hurler des insanités, et ceux des autres tiers passent leur temps à s’invectiver, redoublant d’injures et d’obscénités, d’aucuns négociant quelque trafic interlope. Alors je me bricole des boules quies avec du PQ mouillé – technique relativement efficace, mais douloureuse à la longue, développés en country jail, et me forçant à respirer lentement, j’essai de penser à autre chose… mais les lits ici sont constitués d’une plaque de métal que la miteuse paillasse, écrasée par des années de service à quelques centimètres illusoires, ne parvient pas à isoler de mes côtes, mais il faut bien s’allonger pour se reposer, quitte à choper des bleus, et puis épaules côtes hanches et genoux finiront par bien s’endurcir, à la longue peut être…
Du mouvement sur le tiers me sort de ma torpeur, c’est le repas du midi qui arrive. La grande barre est déverrouillée, la grille est ouverte et je prends le petit sac en papier kraft qu’on me tend. Mon co détenu pose le sien au coin de son lit, visiblement peu pressé de l’ouvrir… je dépiaute le mien pour en découvrir le contenu : une feuille de cellophane entoure un p’tit sandwich en pain brioché, frugal mais plutôt sympa, mais en le déballant je réalise que le pain tombe en charpie, tant imbibé qu’il est de la graisse de la rondelle « mystery meat » - apparemment une mortadelle – qu’il contient, quand à la barbaque elle-même, elle est pleine de trous et verdâtre ça et là, c’est pas grave, de toute façon je n’aime pas la viande. Alors je jette cette merde dans le chiote. Je trouve également un petit blister de peanuts butter, une pomme – meurtrie mais mangeable – et un biscuit sec, dur comme un carreau de faïence, dont il a d’ailleurs la saveur. Franchement pas glop cet hôtel… (J’apprendrais vite à troquer sandwich contre peanuts butter avec les voisins de cellule) pas vraiment rassasié, avec rien pour écrire et rien à lire, rien à faire et rien à fumer, je me rallonge pour laisser passer l’après midi, dans le bruit, le froid et la pénombre… respirer, rester zen… « life’s a bitch » « and then you die »…

Les hauts parleurs nous beuglent le menu du soir, je descend de mon perchoir et enfile mes espadrilles. Les cellules s’ouvrent on sort on se met en file indienne des matons nous menottent les chevilles et nous enchaînent les uns aux autres, et c’est en joyeux « chain gang » que nous remontons le tiers puis descendons les escaliers en ferraille, direction le self. En bas à droite, nous passons près d’un trou rond dans le sol, fermé par une grille : c’est l’ancien mitard, une chute de 4m donnant sur une oubliette sordide, condamné par une grille depuis qu’il devint notoire que les matons y jetaient des détenus « récalcitrants » pour les regarder – paris à la clef – s’y entretuer. A Folsonn aussi ils « jouaient » à ça …
Plus loin, à gauche, derrière une grande porte double, « death row » (le couloir de la mort) et à droite derrière une porte de même style mais entrouverte, la cour des services et des cantines. Tout droit encore et nous entrons dans le self : nous attendons le long du mur que la porte soit refermée et verrouillée et que l’on nous détache. L’endroit est assez grand, nous sommes séparés, des tables boulonnées au sol par une rambarde, délimitant la file d’attente, au bout de laquelle sont empilés des plateaux vides, aux quatre coins d’un cat walk faisant le tour de la salle en surplombant celle-ci, des matons armés surveillent, dés fois que la malbouffe donne à certains une envie de se faire remarquer – une mauvaise idée face à un M4. l’attente touche enfin à son terme : on avance dans la file, on prend un plateau – que l’on espère en état de contenir la bouffe (ils sont en époxy gris et souvent ébréchés ou fendus) la file tourne à gauche pour passer devant le comptoir, où les louches peu généreuses viennent remplir les compartiments du plateau, puis on se trouve une table, en tachant d’éviter les mines trop patibulaires, c’est pas que la bouffe soit géniale, bien qu’elle soit, contrairement à celle du midi, à peu prés mangeable(même genre qu’à Caen en gros) mais c’est le seul vrai repas alors autant qu’il soit tranquille. 20mn, on a 20mn avant de rejouer au petit train direction les cachots, alors on cause pas trop.
Mon co détenu m’explique que les chaines c’est pas systématique, seulement quand les matons pensent qu’il y a un risque : en effet après quelques jours on garde la file indienne et tout, mais on oubli le « chain gang » … Du coup, j’en profite un soir pour prendre une poignée de formulaires et barboter un crayon à papier sur le bureau du MTA avant de remonter en cellule : le verso des formulaires est vierge et je peux m’en servir comme brouillon, car j’ai décidé, pour occuper mon esprit et passer le temps, d’explorer les fondements mathématiques de la cryptographie asymétrique – sans aucun bouquin, c’est pas facile et je dois tout démontrer… mais au moins je trouve, dans la satisfaction de démonstrations élégantes, une échappatoire à cet enfer et une certaine sérénité.
Pendant ce temps, il ne se passe pas 2 jours sans qu’une cavalcade de matons vienne rompre la monotonie du lieu : et les civières emportent les corps n’ayant pas résisté à une Nième embrouille… Rien que dans la semaine des fêtes de fin d’années, 7 morts dont 3 suicides : joyeux noël et bonne année ! et c’est juste dans le bloc Carson, cette aile comporte 4 blocs… le bon côté c’est qu’une nonne est passé pour nous réconforter, elle m’a donné un stylo bille un bloc de papier et quelques enveloppes timbrées, comme ça je peux enfin écrire à mes parents et coucher mes travaux mathématiques au propre.
Le robinet à poussoir a un débit ridicule, mais il faut s’en contenter, et on s’habitue au ablutions sommaires à l’eau froide… quant aux douches, c’est du délire : on y va par ½ tiers (25 cellules) donc on se retrouve à environ 30 dans un grand bac en béton doté de 6 pommes de douches côte à côte sans séparation, sur les 6 il y en a 3 en panne, et l’évacuation des eaux est manifestement obstruée. Alors après avoir posé comme on peut son calbute, ses flaps et sa serviette sur une des marches de l’escalier, on se retrouve à 30 à patauger dans 25cm d’eau sale, se disputant au coude à coude les 3 misérables douches, mouillés, savonnés, rincés en 5mn chrono, on a vite fait de s’embrouiller, alors il y a intérêt à savoir parler, si on veut se sécher en cellule et non à l’infirmerie.
Quand mon 1er co détenu est parti, j’ai vite fait de prendre le lit du bas, c’est mieux la loupiote pour écrire, et au moins je peux voir hors de la cellule. Mon nouveau co détenu me raconte ses aventures de chasseur de primes héroïnomane et on rigole bien. Mes travaux mathématiques l’intriguent et il suit mes progrès avec intérêt, lui, il a de la conversation et nous trouvons aisément de nombreux sujets pour passer agréablement les journées, je lui ai appris un jeu de lettres auquel je jouais quand j’étais avec mon binôme de thèse à l’école d’ingénieurs, et il s’y montre très habile. Du coup je bosse mes maths la nuit et je dors au petit matin, le vacarme y est moindre. J’ai cantiné un paquet de clopes (3/4h dans la cour sous la flotte à cause d’une exécution capitale en cours, gyrophare et sirène) que nous avons partagé. L’amitié donne à ces 3m² une dimension plus humaine.


La première fois que je suis allé en promenade, c’étais par curiosité, et puis voir un peu le ciel… c’est une petite cour bitumés, entourée de murs et de grillages, avec du « razorwire » tout autour, surplombés par 2 miradors, avec rien pour s’assoir et rien pour s’abriter des intempéries. Au loin on aperçoit le sommet des collines qui entourent la baie, dans la brume, sous le ciel gris d’hiver, je grelotte dans ma chemise, mais il faudra attendre les 2h – une seule ½ h m’aurait suffit lol – j’ai mis longtemps avant d’avoir envie d’écourter mon sommeil pour y retourner, cette fois il fait du vent et il a plu, j’en suis revenu transi et ai tiré une croix sur leur promenade moche.


Je voudrais aller à la « law library » : on y a droit tous les 15 jours. Alors j’ai fait une demande écrite, je voulais faire un « write of habeas corpus » et préparer un appel, sans réponse, j’ai fais une 2eme demande écrite… finalement j’ai râlé auprès d’un maton qui faisait sa ronde le long du tiers, lui rappelant que je n’avais que 60 jours et que j’avais déjà déposé 2 demandes : il n’en avait visiblement pas plus à foutre qu’aucun de ses collègues… et puis le 61eme jour, un maton s’est arrêté devant la cellule en me demandant si je voulais aller à la « law library »….. N’ayant hélas pas de seau de pisse à lui jeter à la gueule, j’ai juste décliné, en lui disant que je n’en avais plus rien à foutre maintenant….


Dans la nuit du 62eme au 63eme jour, vers 3h du matin, les hauts parleurs ont beuglé les transferts, et j’ai entendu mon nom. Brian mon co détenu et ami m’a demandé où je vais, et quand je lui dis, il sifflote, perplexe avant de lâcher que c’était un endroit pourri…bah, ça peut pas être pire qu’ici, réponds-je, et il acquiesce en riant de toute l’unique dent qu’il lui reste….
Le bus à des bancs en bois dur, menotté aux pieds, les chevilles qui saignent, menotté aux mains et enchaîné à la barre qui passe sous le banc, le trajet dur près de 8h. Ma nouvelle « demeure » est une prison – enfin un pénitencier – de niveau 2 : en traversant le grand yard octogonal, avec sa pelouse au centre sous le soleil du désert Mohave, j’ai l’impression, comparé à SQ, d’être arrivé au club med…. Seulement une impression, mais s’est une autre histoire…..

Ivan Delouvée

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Date de dernière mise à jour : 18/11/2012

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