Marseille, au cœur de la prison des Baumettes

Marseille, au cœur de la prison des Baumettes

Thierry Alves dirige depuis un an le centre pénitentiaire de Marseille. Nous avons passé une journée avec lui. Récit.

« Les Baumettes, c’est une institution ici, comme l’OM, la Bonne Mère ou le Vieux Port ». Le ton est donné. En écoutant Thierry Alves parler avec passion de son métier de directeur d’établissement pénitentiaire, on croirait presque que la prison est un espace de vie collective comme un autre. « La richesse des relations avec les détenus et le personnel est incroyable », s’enthousiasme-t-il.

Loin des clichés, l’immense prison marseillaise est nichée au cœur de collines verdoyantes, dans un quartier résidentiel à deux pas des calanques. La personnalité de Thierry Alves est à l’image de ce cadre idyllique. Vêtu d’un costume cravate gris anthracite aux plis impeccables, il rentre en prison en affichant sa bonne humeur. Un large sourire aux lèvres, le jeune directeur de 44 ans salue personnellement chaque employé, serre les mains tendues, s’assure du bon fonctionnement des différents services. « Il est très apprécié ici », glisse un surveillant.

Comme un banal visiteur, Thierry Alves se plie scrupuleusement à tous les contrôles de sécurité, « pour montrer l’exemple ». Avant de monter quatre à quatre les marches qui mènent à son grand bureau lumineux aux portes capitonnées. Sans quitter son éternel sourire, il prend connaissance des événements de la nuit avec son adjoint. Aujourd’hui, pas d’incident majeur à signaler. Un détenu placé sous surveillance électronique a regagné son domicile à 4 h 30 du matin, alors qu’il était tenu de rentrer à 21 heures. Le parquet en a été informé. Deux hommes ont été extraits du quartier disciplinaire car les surveillants ont jugé que le risque suicidaire était élevé. Ils font l’objet d’une surveillance renforcée. Enfin, un détenu en semi-liberté a tenté d’introduire un téléphone portable et du haschich dans l’établissement. La routine, en somme.

« Parfois, c’est dur »

Soudain, un appel interrompt la réunion. Le visage de Thierry Alves se fige. On vient de lui apprendre qu’un détenu a été retrouvé mort dans sa cellule lors de la visite de contrôle du matin. Seule l’autopsie pourra déterminer les causes du décès. Rattrapé par la réalité de l’univers carcéral, le directeur raccroche, l’air préoccupé. « Ce détenu était suivi médicalement, mais je n’en sais pas plus. Ils sont nombreux à être en mauvaise santé. La plupart n’ont jamais consulté de spécialistes de leur vie, certains découvrent même le dentiste… » Pour la première fois, le professionnel laisse apparaître l’homme. « C’est un métier éprouvant d’un point de vue personnel. Il y a beaucoup de souffrance en prison, on ne peut pas rester insensible. On vit avec en permanence, même si on essaie de l’oublier. Parfois, c’est dur. »

Ce père de trois enfants sait de quoi il parle. Diplômé de l’école nationale d’administration pénitentiaire, il a déjà dirigé les maisons d’arrêt de Lyon, de Gradignan, d’Avignon et de Bordeaux avant de rejoindre les Baumettes, le 1er septembre 2009. Surpeuplée et vétuste, la prison marseillaise a mauvaise réputation. Mais Thierry Alves balaie toutes les critiques d’une phrase : « Dans le milieu carcéral, rien n’est facile. Alors évidemment, plus l’établissement est important, plus c’est difficile. »

« Peindre, ça occupe l’esprit »

Les tâches du directeur des Baumettes sont variées : management du personnel, gestion budgétaire, suivi des travaux, des aménagements de peine, de la santé des détenus et des hospitalisations. De lourdes responsabilités, qui exigent une disponibilité de tous les instants. « On ne sait jamais ce qui va se passer en prison. Je reste joignable jour et nuit, y compris en vacances. »

Pour tenter de préserver l’équilibre fragile de son établissement, le directeur compte beaucoup sur les activités proposées aux détenus, qu’il souhaite largement développer. La méthode semble fonctionner auprès de la population féminine. « 65 % des détenues suivent une formation, et 75 % profitent de la salle Internet mise à disposition plusieurs heures par jour », se réjouit le chef d’établissement. Il profite de ses visites régulières au quartier des femmes pour encourager les volontaires. Dans la salle informatique, une dizaine de détenues concentrées créent une carte pour Halloween, avec l’aide d’une bénévole. Les gestes laborieux laissent deviner la misère sociale. Plusieurs femmes ne sont jamais allées à l’école. « On peut apprendre à lire et à écrire en prison. Nous avons une mission de réinsertion. Les personnes incarcérées n’ont pas vocation à le rester », insiste le directeur.

Un peu plus loin, une jolie rousse lui montre fièrement les toiles accrochées dans sa cellule, réalisées au cours de l’atelier peinture. Cette détenue modèle apprend aussi la calligraphie. « Ça occupe l’esprit », lâche-t-elle, en regardant les innombrables photos de son fils plaquées sur les murs. « Il va avoir 8 ans. » Derrière la vitrine des activités, la détresse n’est jamais loin.

Agression au quartier des hommes

Le calme apparent du quartier des femmes n’est plus qu’un lointain souvenir dans le bâtiment des hommes. Une violence indicible et impalpable imprègne les lieux. Des détenus tambourinent dans les lourdes portes en bois. Les surveillants se déplacent en courant, la main accrochée au talkie-walkie. Les cris, le bruit métallique des portes qui se referment et les insultes alimentent le brouhaha permanent. Dans les couloirs, des affiches demandent aux détenus d’arrêter de jeter leurs détritus par les fenêtres. Au pied des bâtiments, les ordures en putréfaction s’amoncellent. Les regards sont durs, parfois hallucinés. Faute de place dans les hôpitaux, les Baumettes hébergent plus de 40 % de malades psychiatriques, coutumiers de l’automutilation et des tentatives de suicide. Alors que la tension semble avoir atteint son paroxysme, un homme est ceinturé sans ménagement par quatre surveillants. Il vient de se jeter sur un agent qui lui demandait de regagner sa cellule.

Encore rouge d’émotion, le front recouvert de sueur, le surveillant agressé essaie de réparer ses lunettes cassées par les coups de poing. Ses mains tremblantes rendent la tâche impossible. Thierry Alves tente de le réconforter. Les agressions composent l’enfer ordinaire de son quotidien. Pourtant, on a l’impression que rien ne saurait lui ôter un optimisme vissé au corps. « Un jour, j’ai croisé dans la rue un ancien détenu accompagné de sa femme et de ses enfants », se souvient le directeur. « Il s’est précipité vers moi pour me remercier. C’était très important pour lui de me montrer qu’il s’en était sorti. » Thierry Alves ne se départit jamais de sa pudeur. Mais on devine qu’il tient grâce à ces moments-là.


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