L’accès aux soins

L’accès aux soins

Dans un espace confiné, où chacun est livré pour l’essentiel à la solitude et l’ennui, le souci du corps prend beaucoup d’importance.

Beaucoup de détenus arrivent en détention dans un état sanitaire qui n’est pas satisfaisant. On a évoqué les maladies mentales. On peut aussi mentionner les phénomènes d’addiction, l’hygiène dentaire ou les affections classiques de personnes pour lesquels, dans la vie antérieure à la prison, le recours au médecin était exceptionnel.

À cet état, le retour sur soi, le sentiment de culpabilité, les conditions matérielles de la détention ajoutent, on l’a indiqué, la déprime, les affections dermatologiques, les troubles visuels… Le sevrage de l’alcool est en principe radical ; celui des produits stupéfiants est nettement plus problématique, en raison de la circulation de ces produits en détention.

Depuis 1994, on le sait, existe dans chaque établissement une unité de soins ambulatoires, l’UCSA, qui comprend du personnel soignant issu du centre hospitalier voisin, en vertu d’une convention passée à cet effet. Cette unité fonctionne comme un centre médical « ordinaire » par consultations demandées (en général, pas toujours) au moyen de courriers déposés dans des boîtes à lettres placées en détention. Le personnel infirmier passe aussi dans les cellules, de une à trois fois par jour, selon les établissements, pour distribuer des médicaments (en particulier des traitements de substitution) qui doivent être ingérés en présence de soignants.

Dans les prisons regroupant plusieurs centaines de détenus, les UCSA ont un personnel infirmier présent du matin au soir tous les jours de la semaine et un médecin, chef d’unité fonctionnelle (et non pas chef de service, sauf dans trois établissements) à temps plein. Des spécialistes peuvent au surplus venir à temps partiel effectuer des consultations (dermatologue, psychiatre, addictologue…).

Très souvent, un chirurgien-dentiste est également présent. L’importance du volume de soignants, leurs spécialités, l’équipement technique de l’UCSA, dépendent de la nature des efforts consentis par chaque établissement hospitalier au profit de la prison, efforts il est vrai soigneusement suivis en général par l’agence régionale de l’hospitalisation.

On sait aussi qu’il existe une unité de soins psychiatriques dans un établissement pénitentiaire par région, le SMPR (service médico-psychologique régional) dans lequel sont assurées des consultations et aussi des hospitalisations de jour sur place.

L’UCSA, destinée à soigner le tout-venant, doit renvoyer vers des consultations à l’hôpital les investigations techniques (radiographie, scanner…), les soins pour lesquels il n’y a pas de spécialistes venant en détention, les interventions chirurgicales et, bien entendu, les situations d’urgence, lesquelles ne manquent pas. De manière générale, dans les établissements visités, les urgences sont satisfaites sans trop de difficultés. Cela tient aux efforts de l’UCSA, mais surtout à la disponibilité des centres d’urgence (sapeurs-pompiers, centre 15), capables d’intervenir rapidement à toute heure et de réaliser des transports à l’hôpital. Le problème dans ce cas vient plutôt de l’administration pénitentiaire : la nuit, dans les petits établissements, les personnels sont si peu nombreux que l’accompagnement à l’hôpital d’un détenu peut poser difficulté. En outre, il y a parfois difficulté à répondre rapidement à des demandes de détenus (les coups dans la porte, les appels, peuvent rester sans réponse un long moment) et lorsqu’il y est répondu, à identifier la gravité d’un symptôme (les surveillants n’ont pas reçu de formation à cet effet). Il est arrivé que du temps soit perdu. Mais dans la généralité des cas, l’urgence fonctionne. On ne peut en dire autant des soins ordinaires, qui demandent une « extraction » du détenu vers l’hôpital. Cette extraction impose un véhicule, une escorte et la présence d’effectifs auprès du patient à l’hôpital. Dans des situations où chaque personne publique a des agents qui ont du mal à remplir les tâches dont ils sont investis, la réalisation de ces conditions est à chaque fois un pari difficile. Chacune d’entre elles (police, pénitentiaire, gendarmerie) sait que les visites à l’hôpital dévorent du temps : elle répugne donc à fournir, pour une durée au demeurant imprécise, les effectifs dont elle a besoin ailleurs. L’organisation des extractions comporte aussi pour cette raison une part d’aléa puisque, par exemple, au dernier moment, le véhicule prévu doit être utilisé pour une mission plus urgente. Il est frappant de constater d’ailleurs que, selon les situations locales, les solutions retenues sont diverses. Si la plupart sont réalisées dans des véhicules de l’administration pénitentiaire, il arrive qu’elles le soient par la police ou la gendarmerie ou par l’établissement de santé. Derrière ces incertitudes, demeure la question lancinante du partage des tâches entre les différents acteurs publics concernés, qu’aucune réglementation claire n’a pu encore imputer aux uns et aux autres.

Cet état a naturellement des conséquences sur les soins qu’il s’agit de donner, surtout lorsqu’ils nécessitent plusieurs extractions. Un examen banal peut se traduire par des délais d’attente extrêmement longs. Les soins qui doivent suivre aussi. Autrement dit, le rythme thérapeutique est mis à mal, tout comme la patience des détenus, qui ont souvent l’impression, certes erronée, que cette désorganisation est volontaire. Il se peut aussi, bien que le contrôle général doive se contenter pour l’instant de témoignages (sérieux), que des états pathologiques aient pu s’aggraver du fait de ces délais de mise en œuvre d’un programme thérapeutique.

Les conditions dans lesquelles les détenus sont amenés à l’hôpital ne sont pas davantage satisfaisantes. La plupart d’entre eux sont non seulement menottés mais entravés et leur apparition dans les couloirs d’un hôpital suscite les réactions que l’on devine. La seule parade qu’on ait pu trouver n’est pas de limiter menottes et entraves, mais d’installer les détenus dans des fauteuils roulants. L’escorte ne passe pas davantage inaperçue, d’autant moins que les instructions les amènent parfois jusque dans les cabinets de consultation, quand ce n’est pas en salle d’opérations, pour surveiller un patient sous anesthésie générale…. Ces excès s’expliquent très bien par les responsabilités personnelles qui pèsent sur chacun des membres de l’escorte en cas d’évasion. Mais il devrait néanmoins y être mis fin.

Cette manière de faire n’est pas non plus sans conséquences : des détenus, se sentant profondément atteints dans leur intimité, renoncent à se faire soigner.

On doit enfin évoquer la désorganisation des soins et de la vie carcérale qui ont des effets similaires et qui peuvent avoir, lorsqu’elles se prolongent, des conséquences sanitaires non négligeables. En particulier l’insuffisance des soins de psychiatrie lorsque l’établissement n’est pas pourvu d’un SMPR (en raison du faible nombre de psychiatres dans les hôpitaux publics) ; la coordination parfois difficile, voire inexistante, entre l’UCSA et les psychiatres (et réciproquement…) ; la difficulté qu’a l’administration pénitentiaire à procéder à l’ouverture ou au renouvellement des droits sociaux, notamment en matière de CMUC ; l’impossibilité pratique pour un handicapé de bénéficier de l’aide d’une tierce personne.

 

 

Aucune note. Soyez le premier à attribuer une note !

Ajouter un commentaire

Vous utilisez un logiciel de type AdBlock, qui bloque le service de captchas publicitaires utilisé sur ce site. Pour pouvoir envoyer votre message, désactivez Adblock.

Créer un site gratuit avec e-monsite - Signaler un contenu illicite sur ce site